La décision brutale, perturbée et perturbante de Nicolas Hulot de rompre le combat – pas de quitter le gouvernement, mais bien de renoncer à se battre dans l’arène politique d’où seules sortent les grandes décisions – me touche au point de devoir m’ouvrir un peu sur mes motivations, sur le fond de mon cœur, de mon âme. À vous qui me suivez régulièrement, je demande pardon de commencer par ce que Nicolas Hulot a eu d’influence sur moi, avant de vous dire pourquoi nous devons le faire revenir sur sa décision, dont les conséquences le dépassent, dépassent le gouvernement et touchent notre démocratie.

C’est en regardant une de ses émissions -je ne sais plus très bien si c’était «Ushuaia» ou «Okavango» – que m’est venu un déclic. Ce dont je me souviens parfaitement c’est qu’il était au bord du lac Kariba, côté zimbabwéen, à Matusadona très exactement. Une réserve déjà très difficile d’accès dont il me fallut refaire des guets et passages pour y accéder. Il dit de cet endroit que «s’il y avait un paradis sur terre c’était bien ici». Le paradis existait sur terre et moi j’étais là assis dans mon salon devant ma télé. Je devais y aller, voir pourquoi, pour qui cet endroit était le paradis pour cet homme qui avait gagné ma confiance au fil de ses reportages. Petit fils d’un immigré qui avait traversé l’Europe de l’Est, d’une famille de voyageurs, mère, frère..et déjà rompu à la lecture des cartes, à l’orientation, je me mis à chercher et réunir les moyens d’y parvenir. Mais ce n’est qu’au septième ou huitième voyage, peut-être davantage que j’ai pu réaliser ce rêve, d’abord il m’a fallu apprendre.

Apprendre le bush, la wildlife. Commencer par l’Afrique du Sud, la plus facile. Même si atterrir à Jobourg et traverser cette «jungle urbaine» dans laquelle il vous est conseillé de ne surtout pas vous arrêter aux stops ou aux feux rouges, même si longer Soweto vous soulève le cœur au point de vous ancrer cette nausée au plus profond de vos souvenirs, ce pays reste le plus facile pour comprendre, pour apprendre le respect des espaces et des espèces sauvages. Auprès de rangers d’abord, dans des camps comme ceux de Clive Walker, auprès des bushmen ensuite. Puis dans des pays, la Namibie, le Botswana, eux aussi faciles mais dont déjà le dépeuplement vous donne une indication plus précise de ce que c’est de se retrouver seul. Isolé, au milieu de nul part, sans personne à qui demander sa route, sans téléphone ni borne d’urgence lorsque vous êtes en panne. Seul. Alors vous commencez à comprendre, à apprendre la différence entre l’essentiel et l’accessoire. Puis encore, toujours sous le conseil bienveillant de vos pairs, vous devez vous enfoncer plus loin dans le «wild», le «heart of darkness» de Joseph Konrad, la Zambie, le Zimbabwe sous embargo.

Ce que j’ai découvert dans ce «paradis sur terre» et dans tous les lieux qu’il m’a fallu atteindre avant d’y arriver, c’est qu’il existait des lieux magiques où espèces sauvages et hommes vivaient librement en parfaite harmonie dans des espaces préservés de toute agression ou toute tentative. Mais ce miracle n’était possible que parce que des femmes et des hommes, autochtones ou du monde entier livraient un combat sans relâche contre toutes les vilenies qui menaçaient l’idée même que l’on puisse vouloir conjuguer espaces, espèces et humains. Il me fallait donc engager le combat avec eux et ne jamais abandonner même, si parfois, nos adversaires l’emportaient sur mon moral particulièrement lorsqu’ils s’appuyaient sur mes contradictions au combien nombreuses. Peu m’importe cela vaut bien mes lacunes.
Il en va de même pour Nicolas Hulot, même s’il a eu le sentiment d’avoir tort de renoncer certaines fois ou nourri le sentiment de ne pas avoir assez fait, nous devons l’aider à revenir dans le combat.

L’injure de vous énumérer tout ce que nous avons décidé de bien ne vous sera pas faite tant cela est dérisoire dans l’œuvre qui nous attend.

Car ce qui nous attend est pire.

Lorsque nous allons tous – je ne sais pas quand, mais forcément cela arrivera – nous déchirer sur la question des métaux et terres rares par exemple. Car si, tous autant que nous sommes, voulons sauver la planète, nous la détruisons par ces moyens malgré tout. Le cobalt utilisé dans nos smartphones, le lithium des batteries de nos voitures électriques, toutes ces énergies renouvelables que nous souhaitons mais qui sont faites de matière elle non renouvelable, nous conduirons rapidement à des choix cruciaux. Pouvons-nous continuer à laisser la mort par le cancer se répandre dans les vallées ou sont extraits ces minerais? Allons nous réouvrir nos propres mines pour le faire lorsque le peuple chinois se sera réveillé en disant au monde moderne qu’ils ne veulent plus en être les sacrifiés? Ferons-nous à nouveau couler – encore – ces boues rouges dans nos rivières, nos fleuves, nos mers?

Alors oui, la voix de Nicolas Hulot comptera dans ces débats..

Mais ce n’est pas tout.

En abandonnant dans un moment de désarroi palpable, il crée un malaise chez beaucoup de gens dont les conséquences le dépassent et me font, aujourd’hui, appeler sans tarder son retour.

Car je crains – en fait j’ai peur – que beaucoup – beaucoup trop ?- de nos concitoyens pris par ce même défaitisme, cette même certitude que nous ne pouvons pas agir, renoncent à se rendre aux urnes et rejoignent le flot des abstentionnistes.

Car l’abstention, nous le savons, fait le jeu des extrêmes, du nationalisme.. Et cela, nous ne le pouvons.

Catégories : Journaux de Marche

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