Journal de Marche n°136 – vendredi 15 mai 2020

Journal de Marche n°136 – vendredi 15 mai 2020

Refaire le monde en 80 jours

Tel Christophe Colomb qui, à la fin du XVème siècle, parti à travers les Océans rejoindre l’Asie par une nouvelle route, découvrit une terre inconnue, nous naviguons vers un avenir indéfinissable avec certitudes.

Déjà les voix des « prophètes » se faisaient entendre plus fortement que le vent dans les gréements de la Pinta, la Niña et la Santa Maria. Certains même étaient à bord de ces vaisseaux devenus légendes. Forts des histoires de marins qui font les flots des cales en fond de rade, ils manipulaient avec brio l’art de la dramaturgie aux fins de capter toujours l’attention d’un auditoire avide des peurs et sensations, laissant à Colomb et aux frères Pinzón la fortune, bonne ou mauvaise, de trouver la route, fixer un Cap.

Nourries aux rumeurs et autres contes fantastiques, ce sont ces foules qui fournissaient les marins capables de s’embarquer pour de périlleuses traversées. Les histoires qui les tenaient en haleine poussaient certains d’entre eux à faire partie de l’aventure quoi qu’il leur en coûterait. Ils le savaient. Ils l’acceptaient. Ils avaient envie de croire aux histoires que leur contait le Capitaine. Ils savaient qu’il leur contait des « histoires ». Ils les acceptaient parce qu’ils avaient foi en lui et que, malgré la grande part laissée au hasard, il les amènerait au-delà de l’horizon. Même ceux qui restaient à terre en acceptaient l’augure.

À l’époque des grands explorateurs, des grands navigateurs, chacun, quelle que soit sa condition, participait à cette force guidant les humains à dépasser les horizons connus.

Dans ce brouhaha de la cale dont nous ne cessons de découvrir la profondeur, il nous appartient désormais de reconnaître les capitaines capables d’affronter les pires conditions, doutes et mutineries, de tracer un cap contre vents et marées et mener nos vaisseaux en eaux calmes. 

À ceux dont les points de repères manqueraient, afin de se tromper le moins possible dans cette quête, qu’il me soit permis de recommander de suivre le conseil de l’ami renard du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, autre navigateur qui mit ses voiles à l’horizontale pour franchir des mers de montagnes ; on ne voit bien qu’avec le cœur… 

Ironie du sort, nous voilà cinq siècles après que Christophe Colomb ait cherché à « rejoindre le Levant par le Ponant » pris dans le ressac entre l’Amérique et la Chine.

Car dans ce monde houleux de pays à la dérive, de démocraties qui fasseillent, de croyances déroutées, d’inégalités qui se creusent, de dérèglement climatique, seules ces deux points de repères émergent réellement.

Entre ces deux géants, un volcan politique a fait irruption : l’Europe. Il lui appartient désormais d’ancrer définitivement son statut si elle veut servir de refuge, faute de quoi, nous godillerons encore longtemps entre le monde auquel nous sommes alliés et celui auquel nous sommes assujettis depuis des siècles.

Refaire le Monde en 80 jours…

La menace est réelle d’une désagrégation totale de notre société dont les expressions les plus violentes étaient déjà perceptibles depuis des décennies ; mouvements altermondialistes, soulèvements persistants des banlieues, gilets jaunes, black blocks… 

Attisés par un mélange de leaders politiques tantôt convaincus que seule une révolution peut venir à bout du système capitaliste, tantôt d’ambitieux capables de se saisir des pires opportunités aux fins de leur ascension, ce chaudron en ébullition débordera inéluctablement si nous ne trouvons les moyens de le refroidir.

Souvenons-nous que la Révolution Française était survenue à cause de l’irruption monumentale d’un volcan d’Islande, dont le panache de fumée, si dense et si large, avait obstrué le ciel des régions agricoles pourvoyeuses en blé nécessaires aux peuples de notre pays et d’Europe du nord. La famine provoquée par des récoltes désastreuses avait poussé à son paroxysme des souffrances accumulées depuis plus d’un siècle, une contestation grandissante depuis des décennies. La suite nous la connaissons. Nous l’avons tous étudiée. Le monde entier l’a étudiée.

Toute ressemblance avec des faits s’étant déjà produits ne serait que fortuite.

Et si la France de demain ne peut s’envisager dans l’ignorance de ce que sera le monde de demain, le monde de demain comme toujours regardera ce que fera la France aujourd’hui.

Ainsi nous ne pouvons pas encore définir avec précision ce que sera notre avenir commun, il nous est déjà possible de dire avec force ce que nous ne voulons pas qu’il soit, ce que nous voulons éviter à tout prix.

La Révolution c’est le chaos, la descente aux enfers. Un mouvement de masse qui provoque une exaltation destructrice ou criminelle chez les individus. Tout y passe : le mobilier urbain, les immeubles, les bagnoles…Tous y passe : les autres, les voisins, les siens… Une guerre civile, meurtrière, fratricide, injuste, dégueulasse.

Ceux qui dans le paysage pré-pandémie s’imaginaient sortir vainqueurs d’une telle destruction de masse parce qu’ils en étaient les initiateurs, se trompaient et se trompent encore. Car rien, absolument rien ne permet déterminer qui sortira vainqueur d’une guerre civile.

Aussi notre devoir est d’éviter ce scénario coûte que coûte.

Pour l’éviter il nous faudra y associer tous ceux qui y sont prêts, aller toucher les ressorts qui sont en eux, les convaincre que bâtir laisse aux Hommes une fierté durable alors que détruire offre un défoulement éphémère.

Les obstacles à une telle réunion de forces contraires sont facilement visibles, à commencer par la défiance à l’égard de l’exécutif, laquelle ayant depuis longtemps pénétré jusqu’aux plus modérés des démocrates.

Assimilé à tort ou à raison à une lutte de pouvoir née dans deux ou trois filières de l’enseignement supérieur dans lesquelles des écuries en compétition recrutent exclusivement leurs cadres et s’affrontent, sauf lorsqu’il s’agit de faire bloc contre les intrus.

Le reste de la France se sent exclue, à part. Paradoxalement elle a le sentiment de faire Nation et l’envie réelle de renforcer ce lien qui lie une communauté de destin, mais sans ses dirigeants.

Il est d’ailleurs intéressant de constater à quel point on retrouve ce sentiment chez les parlementaires. Tous ceux qui sont étrangers à ces filières exclusives pour futurs dirigeants, ceux qui ont été tirés au sort par la grande vague de la XVème législature portant l’espoir d’un vrai renouvellement.

XVème législature qui offre ce formidable atout d’être à la fois représentative de tous les courants politiques qui traversent le pays et d’offrir une parité rarement aussi approchée.

Dès lors ne devrions-nous pas confier à ce Parlement le soin de débattre sur l’avenir de la France dans le monde pendant que l’exécutif continuerait à régler les affaires courantes.

Quatre-vingts jours vont s’écouler entre le 11 mai, horizon désigné par le Président de la République pour une reprise progressive et le 31 juillet, veille de la trêve estivale.

Quatre-vingts jours pendant lesquels la représentation nationale va enfin pouvoir refaire le Monde, se concilier et ouvrir la voie à une véritable Union nationale à laquelle le peuple aspire depuis longtemps. 

Quatre-vingts jours qui déboucheront sur une route au long court que nous aurons tracé.

Quatre-vingts jours qui permettront de faire émerger l’équipage qui conduira la manœuvre.

Philippe Michel-Kleisbauer